Funambules - Documentaire (2021)

Funambules - Documentaire (2021)

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Documentaire de Ilan Klipper 1 h 15 min 17 février 2021

Quelle est l'épaisseur du mur qui nous sépare de la folie ? Personne ne sait de quoi il est fait. Personne ne sait jusqu'à quel point il résiste. Aube, Yoan, Marcus, eux, ont franchi le seuil. Ils vivent de l'autre côté du miroir.

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La folie, Ilan Klipper la côtoie depuis longtemps, intellectuellement et artistiquement parlant, puisque, dès 2010, il réalise un documentaire passionnant, « Sainte-Anne, hôpital psychiatrique », suivi d’une fiction, géniale et troublante, en 2018, « Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête », avec un Laurent Poitrenaux mémorable dans le rôle principal.

Retour au documentaire, ici, mais le réalisme attaché à ce genre est écarté au profit d’un travail de l’image digne de la fiction et permettant une plongée dans les mondes déstabilisés qui vont se trouver approchés. Surgissent ainsi trois figures principales, Aube, Yoan et Marcus, que le montage subtil de Paola Termine et Carole Lepage amène à s’entrecroiser parmi quelques autres, en un jeu délicat d’échos, de contrastes, de renvois et de ruptures, et à l’occasion de séquences qui, généralement, semblent prises sur le vif mais peuvent aussi se trouver légèrement scénarisées, comme lorsque l’actrice Camille Chamoux adopte le rôle de la fille, auprès de celui qui n’est pas son père mais pourrait l’être, le vieux et fantasque Marcus, roi d’un capharnaüm auquel il n’entend apporter aucun changement. Et n’allez pas parler de « rangement » : le vieux lettré devient aussitôt sourd...

Ilan Klipper ayant préparé le tournage par d’amples conversations avec ses personnages, la parole circule en confiance et les figures se dévoilent sans fard. Aude, qui vit chez ses parents, livre ses rêves d’amour et son goût pour les « petits punks, très jolis, bien propres, bien lisses, avec une crête bien droite », qu’elle dépeint comme s’il s’agissait d’une espèce particulière mais bien définie d’animaux de compagnie. Aussi droite, diaphane et maîtrisée que « l’homme dans un étui » de Tchekhov, elle lève le voile sur ses rituels, ses idées fixes ; ou sur sa pratique de la danse, une danse à la fois retenue et sensuelle, qui dit son attente tournée vers le bonheur auquel toute femme aspire...

À l’extrême opposé d’Aude, la peau aussi sombre que celle d’Aude est pâle, aussi massif que la jeune femme est menue, Yoan partage ce goût pour la danse. Une danse lente, rêveuse, qui dégage son corps de sa pesanteur. Une danse plus lente que ses mots, qui jaillissent par saccades, inspirés, sur un rythme de rap, avec la fulgurance d’un Artaud, la beauté parfaite de citations. Yoan est fascinant, écartelé entre cette lenteur, sa douceur de grand ours, et l’incandescence d’une lave en fusion qui circule en lui, et dont les médicaments l’aident sûrement à dompter la violence, à domestiquer celle-ci sous forme de mots. Yoan est hospitalisé, mais il évoque avec une acuité qui force le respect la détresse de sa vie extérieure et l’apaisement qu’il gagne dans ce cadre contraint.

L’image, de Lazare Pedron, Xavier Cordonnier et Gadiel Bendelac, parfois très retravaillée à l’étalonnage, se glisse dans la perception de ces personnages, capte l’intensité des couleurs automnales devant lesquelles Yoan s’extasie, donne à éprouver leur charge solaire, ou bien vacille légèrement, comme hésitante, au contact des mondes imaginaires dans lesquels Aude évolue. Les couleurs s’intensifient alors, deviennent par moments irradiées, hyper luminescentes, reflets des couleurs vives et scintillantes dont Aude aime à se parer pour danser. Marcus, lui, permet une photographie plus nue, tant l’univers dont il s’est physiquement entouré propose d’ores et déjà une singulière transposition du réel auquel nous sommes habitués...

Si Ilan Klipper pousse loin l’exploration de ces espaces psychiques totalement décalés, il n’en ressort pas le sentiment d’ « inquiétante étrangeté » cher à Freud et auquel on pourrait s’attendre. À un second degré, cette absence même pourrait, en elle-même, être ressentie comme inquiétante. Car, recueillant l’image et les mots de ces êtres loin de la norme, Ilan Klipper en fait jaillir la bouleversante humanité, tous les traits qui, au lieu de les éloigner de nous, les rendent au contraire infiniment proches. Une démarche salutaire, salvatrice, dont on sait gré au réalisateur. Dans un monde qui semble ne prendre en considération l’être humain que selon sa rentabilité et sa participation au bon fonctionnement de l’ensemble, Ilan Klipper rappelle sans conteste possible combien chaque être humain est tout un monde en soi, et un monde avant tout psychique, avant d’être productif, mécanique, évaluable... Comme si ces « Funambules » nous rappelaient l’inaliénable liberté de l’esprit.