1918-1939 les rêves brisés de l'entre-deux guerres - Émission TV (2018)

1918-1939 les rêves brisés de l'entre-deux guerres - Émission TV (2018)

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Émission TV Documentaire et drame 1 saison (terminée) RTBF 50 min 8 septembre 2018

À partir de leur correspondance, de leurs journaux intimes et de récits biographiques, les huit épisodes de cette coproduction internationale s’attachent aux destinées contrastées de treize personnages, célèbres ou anonymes, qui furent les témoins et acteurs des bouleversements de l’entre-deux-guerres. Entremêlant images d’archives issues de vingt-trois pays et reconstitutions remarquablement soignées, Jan Peter et Frédéric Goupil ressuscitent, par le prisme de l’intime, la chronologie de ces fiévreuses années, entre fureur de vivre, convulsions économiques et luttes politiques – dominées par l’affirmation des idéologies communiste et fasciste.

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Des corps mutilés de la première guerre mondiale à la Pologne déchiquetée par les machines de guerre totalitaires, que s'est-il donc passé ? L'histoire dans les grandes lignes, on la connait, mais qu'a t'elle bien pu signifier spécifiquement pour les européens ou les gens parcourant l'Europe à cette époque ? Qu'ont-ils vécu et souhaité concrètement ? Alors que l'on aurait pu ne rien attendre de plus d'un tel sujet que du rabâchage et du devoir de mémoire surfant certainement sur les quelques résonances troublantes entre cette période et notre propre contexte économique et politique, le docufiction surprend en plongeant le spectateur dans la vie quotidienne locale et bien réelle d'une panoplie de personnes ordinaires ou célèbres ayant relaté l'entre deux guerre. Et, malgré un départ avec un épisode où même le jeu d'acteur me laissait hésitant, j'ai apprécié l'ensemble en prenant plaisir à découvrir que quasiment tous les éléments que j'attendais d'une oeuvre étaient là.

Enfin un docu-fiction historique sur le XXème siècle qui épouse l'histoire dans une plus grande complexité en rendant compte de façon intime d'un éventail d'authentiques individus de tout bord, de toute condition sociale, pays, et notoriété, ayant vécu ces grands évènements. La perception que l'on acquière d'une telle vision n'est que d'autant plus bouleversante car c'est toute l'humanité aux prises avec quelques unes de ses heures les plus dures qui nous est exposée là, et non la glorification unilatérale de la bataille d'un camp contre les autres ou un devoir de mémoire trop ouvertement partial. Les Rêves Brisés permet à une multitude de petites histoires de remplir dans la mesure du possible les trous de la grande, permet au spectateur d'essayer de mieux comprendre les enjeux personnels et collectifs qui s'affrontent, sans tomber dans le jusqu'au-boutisme d'un film sans musique ni effets d'ambiance façon Peter Watkins. La mise en scène se permet au contraire d'en appeler aux affects mais ne s'aventure pas tant dans des interprétations qui seraient trop spéculatives comme ont pu l'être les improvisations théâtrales de La Commune (pour se référer à Peter Watkins, toujours). Une musique angoissante accompagne une séquence parce que ce qui s'y déroule est tragique et non parce que ça l'est pour tel camp. Sa signification ne devient pas tabou quand il s'agit de montrer un soldat nationaliste allemand en difficulté. Il nous faut alors faire un effort pour sortir un instant du cadre idéologique et nous voir incités à regarder émerger les principes, les raisons, les buts de chaque personne qui constitue une perspective à elle seule, mais aussi les plaisirs et les souffrances à l'état pur. La narration, elle aussi, suit les carnets intimes, lettres, déclarations publiques, et autres documents ou témoignages relatant la vie de ces personnes toutes plus ou moins (in)connues du grand public, ce qui nous rapproche d'autant plus de la réalité mais pas de la façon distante que l'on peut voir dans les docus-fiction alternant jeux d'acteurs avec intervention de rescapés. L'immersion est presque tout le temps de mise, ce que l'introduction annonçait déjà. Ce faisant, la mini-série évite l'écueil qui consisterait à pêcher par trop de pudeur vis à vis de la subjectivité, notamment des aspirations des personnages ici restituées, au prix de leur témoignage. La spontanéité du récit apporte une cohérence de points de vue propice à l'analyse, à la réflexion, à l'émanation des caractères et des principes par delà les appartenances et les représentations médiatiques auxquelles nous sommes habitués.

Et qu'en est-il alors de sa propre subjectivité, la subjectivité de cette série ? Y a t-il une place pour elle ? Peut-elle prétendre nous renseigner sans nous enseigner quelque chose ? En fait, elle nous enseigne bien quelque chose, ne serait-ce que par sa méthode, sa prise en compte de chaque personnage comme un vecteur d'expression, un vecteur de l'histoire, donc de notre compréhension plus claire et plus attentionnée de l'histoire. La narration, comme mentionnée, et probablement le choix de certains extraits de déclarations publiques ou de commentaires, peuvent mettre l'accent l'espace d'un instant sur les similitudes entre le présent et le passé, comme pour suggérer le risque de morcèlement d'une Europe fragile et inachevée où des mentalités, des raisonnements, et des initiatives extrêmes de la part de groupes émergent, où des ressources existent mais où les forces économiques rechignent à se mouvoir au sein de quelques pays probablement pas aussi financièrement attractifs que tel autre donc destinés à la dépendance. Toutefois, comme déjà mentionné, cet aspect est tempéré par la mise en scène et les supports choisis qui apportent un cadre propice à la complexité et à l'analyse de portraits variés en relation à l'histoire du continent européen. Et, d'autres messages mais qui relèvent forcément un peu plus de l'interprétation (donc plus risqués) peuvent être notés : Avec le travail sur les ambiances sonores et musicales, si l'on regarde ce qui est signifié dans les scènes disons véhiculant une image positive d'un personnage ou bien un fait tragique, ou encore via l'accélération du rythme lorsque l'on alterne entre deux trames et scènes qui semblent se répondre par le commentaire d'un personnage ou par la situation, peut-être peut-on voir des messages tels que : la nécessité de la bonté ou bien d'hommes bons dans la société indépendamment de leur idéologie, les désirs d'estime et d'intégrité d'un habitant, la détermination et le désir d'indépendance d'une actrice entre la tentation de l'opportunisme et l'honneur, la résolution d'un patron d'entreprise de vaincre le malheur quoi qu'il arrive, le besoin d'un idéal ou d'un avenir. Le message le plus gros que l'on peut interpréter est ici sûrement la conscience que la politique empreigne la vie quotidienne de cette génération et que, dans un contexte trouble, le choix tend à se résoudre entre se démener pour trouver sa place, avec le regard d'un homme bon, et voir dépérir, avec le règne d'un cynisme trop longtemps empreint de real-politic, l'individualité et la liberté politique. Certains personnages évoluent d'un coté de cette dichotomie, d'autres oscillent entre les deux pôles sans se positionner franchement. C'est assurément le prélude des idéaux et de la culture de la deuxième moitié du siècle qui est ici signifiée (indépendance, libertés civiles et politiques, existentialisme, justice sociale, libération des moeurs, etc...).

Des cas originaux sont mis en scène. Pour autant, la série ne parvient pas encore totalement à restituer le même niveau de complexité de bout en bout, car le traitement des personnages ne rassemble pas toujours l'ensemble des critères que nous avons évoqué au même moment ou alors il abandonne des pistes. Par exemple, une jeune femme cosaque aux prises avec l'armée des bolchéviques lors de la guerre civile russe, exfiltrée aux Etats-Unis avant de se reconvertir dans la danse et d'essayer de vivre le rêve américain (cas intéressant car peu abordé dans les documentaires habituellement), mais dont on perd simplement la trace avant même d'avoir atteint la moitié de la série. Même déséquilibre à la défaveur d'une jeune anarchiste française que l'on a laissée sur son retour à Paris après un exil forcément empreint de critique et de désillusions en Russie bolchévique. Elle disparait tout simplement des trames qui se déroulent au fil des années 25-30. Ou bien était-ce que leurs histoires respectives ne rejoignaient plus la grande ? Autre exemple, dans les premiers épisodes, bien que le numéro 1 soit ouvert sur Hans Beimler, marin puis travailleur manuel voué au projet d'une révolution communiste en Allemagne, il est mis beaucoup d'attention à expliquer avec détails les motivations et perspectives des personnages issus de la réaction au mouvement ou dont les intérêts rentrent en contradiction avec celui-ci, tandis que les communistes nous semblent apparaitre à travers les quelques scènes (d'action pour la plupart) qui les impliquent comme de simples éléments perturbateurs et opportunistes qui tombent comme sur un cheveu sur la soupe, quitte à donner ainsi l'impression pendant un temps que l'on va assister à une série s'appliquant d'avantage à restituer le point de vue de leurs adversaires. Il nous faut attendre encore quelques autres épisodes pour atteindre le niveau d'approfondissement des personnages communistes qui était celui d'autres personnages dans les premiers épisodes. A contrario, on saura beaucoup de choses dès le départ sur la genèse d'un soldat allemand antisémite, de ses escapades sanglantes dans la Ruhr jusqu'à sa consécration dans le parti nazi au sein des SS.

Au final, je vois les 8 épisodes comme une magnifique ébauche de ce en quoi devrait consister un reportage historique vivant et au plus proche du réel. Pour toutes les raisons évoquées, je mets un bon 8.5 (9) étoiles, ce qui, finalement, correspond quasiment à la note moyenne de SC. Mais j'aurais certainement considéré un 9 franc si la série était parvenue à appliquer les différents critères que j'ai évoqué (notamment dans l'expression des raisons et des buts) de façon plus égale encore sur l'ensemble des épisodes. C'est beaucoup demander pour une production déjà bien généreuse.